6/7 — Toutes les scarifications ne racontent pas la même histoire
Ces blessures cutanées auto-infligés sans intention suicidaire, improprement nommées « automutilations », réalisent des effractions de la peau constituant à la fois une attaque de l’enveloppe corporelle et une tentative d’extériorisation d’un trop-plein de tension. Elles concernent près d’un quart des adolescents, avec un pic vers 14–16 ans. Les filles sont davantage concernées. Dans leur forme que je qualifie de « typique », ce sont des estafilades multiples et parallèles, « barrant » le poignet ou l’avant-bras opposé à la main dominante, parfois la jambe. Elles sont effectuées au moyen d’une lame (rasoir, taille-crayon), de la pointe d’un compas scolaire ou d’un morceau de verre ; souvent le soir, après une perte, une frustration, un sentiment de manque, une colère ou une montée d’angoisse. Agies en secret, elles laissent souvent des indices indirects : drap souillé, gouttes de sang au sol, lame "oubliée". Les scarifications sont parfois remplacées par des griffures ou des abrasions.
Lorsqu’elles sont répétées, de plus en plus marquées, et surtout accompagnées d’ecchymoses (coups portés contre soi), ou de plages étendues de dermabrasion, elles sont très inquiétantes. Une évaluation du risque suicidaire est même indispensable.
À un degré de plus, on observe des formes alarmantes que je qualifie d’« atypiques ». Leurs caractéristiques sont les suivantes :· début avant l'âge de 12 ans ;· lésions profondes, nombreuses, dont la gravité s’accroît ;· incision de lettres bâtons — « MORT », « NO FUTURE » ;· cumul de coupures, dermabrasions, et brûlures (cigarette, objet chauffé) ;· localisations multiples : racine des membres, cuisses, hanches, ventre, poitrine et, plus encore, visage ou cou ;· dissociation, consommation de substances, préparatifs suicidaires.
Les lésions sévères sont très souvent liées à des antécédents de maltraitance ou de violences sexuelles subies, de harcèlement, de vécu traumatique, ou encore d’appartenance à une minorité sexuelle ou de genre stigmatisée. Les lésions à la face interne des cuisses doivent interroger d’éventuelles violences sexuelles ou de menaces intrusives. Celles affectant « l’extérieur » des cuisses ou le ventre doivent faire explorer le rapport au corps et l'existence d’un TCA.
Point essentiel : tous les détails comptent. Ne jamais s’en tenir à « Il/elle s’est fait du mal. » Il faut demander : quelles formes ont les lésions ? Quand le geste survient-il ? Qu’est-ce qui l’a précédé ? Quelle émotion cherchait-il à faire cesser ? Quel objet a été utilisé, et pourquoi celui-là ? À qui appartient-il ? Le geste était-il préparé ou impulsif ? Quel soulagement a-t-il procuré ? L’adolescent voulait-il « en finir », craignait-il de passer à l’acte ?
Nous verrons dans le prochain post quelle attitude adopter face à l’adolescent scarifié.

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